Le cimetière de demain

25 octobre 2018

Le cimetière apparaît comme le lieu du repos éternel pourtant il reflète le poids de l'histoire, les évolutions sociologiques et les changements de mentalités. Des innovations arrivent dans nos cimetières que ce soit pour des questions écologiques, de diversité de religions ou par souci d'en faire des lieux moins austères.

 

« Mes chers amis, quand je mourrai,
Plantez un saule au cimetière.
J'aime son feuillage éploré ;
La pâlur m'en est douce et chère,
Et son ombre sera légère
À la terre où je dormirai. »

Alfred de Musset
(« Lucie », Poésies nouvelles, 1850)

 

Si dans ses vers élégiaques, Alfred de Musset rêve d'un saule, c'est parce que les arbres connectent symboliquement la terre et le ciel. C'est peut-être aussi pour apporter un contrepoint à la minéralité des cimetières, les tombes évoquant l'ordre et l'éternité. De ce fait, on a longtemps calqué la gestion du végétal sur celle du minéral, avec austérité. Les mentalités évoluant, l'esprit si formel du jardin à la française semble céder du terrain face à la spontanéité organisée du jardin à l'anglaise et ce jusque dans les cimetières.

De facto, les évolutions législatives vont quelque peu forcer la main des communes et les inciter à verdir la dernière demeure des administrés. Portée par Ségolène Royal en 2015, la loi sur la Transition énergétique pour la croissance verte impacte la gestion des cimetières. Cette loi prévoit que l’État, les collectivités territoriales et leurs groupements, ainsi que les établissements publics ne peuvent utiliser ou faire utiliser des produits phytopharmaceutiques pour l’entretien des espaces verts, des forêts, des voiries ou des promenades accessibles ou ouverts au public depuis le 1er janvier 2017, en dehors des exceptions prévues par la loi.

Les cimetières feraient-ils exception ? Selon le « Guide des solutions zéro pesticide » du ministère de la Transition écologique et solidaire, les cimetières sont concernés par l’interdiction s’ils font l’objet d’un usage de « promenade » ou d’« espace vert » avéré. L'appréciation se faisant au cas par cas.

Atahan Bayam (responsable du cimetière de Péjoces), Jacques Milder (directeur des Espaces verts de la Ville de Dijon) et Lorraine Agofroy (bureau d'études Agrostis) inspectent le cimetièreAtahan Bayam (responsable du cimetière de Péjoces), Jacques Milder (directeur des Espaces verts de la Ville de Dijon) et Lorraine Agofroy (bureau d'études Agrostis) inspectent le cimetière

 Zéro phyto dans le cimetière de Dijon

Avec ses trente deux hectares, sa grande allée principale bordée de platanes et ses tombes de personnages illustres, le cimetière des Péjoces à Dijon est certainement un espace vert et parfois un lieu de promenade. Le « zéro phyto » s'applique donc ! La municipalité a même devancé la loi en arrêtant les pesticides dès 2016. Selon Patrice Chateau (élu Europe Écologie Les Verts, adjoint au maire délégué à l'Environnement), Dijon a pu mettre en place l'entretien écologique du cimetière avant l'application de la loi zéro phyto « parce que, par ailleurs, on avait déjà fait des changements de pratique sur les autres espaces verts – plusieurs centaines d'hectares – et que l'on avait dégagé des marges financières. On a un regard global ».

Là où le désherbage chimique dans le cimetière des Péjoces coûtait 30 000 euros annuellement à la Ville, il faut maintenant compter un budget de 70 000 euros annuels pour le marché remporté par l'entreprise d'insertion SDAT qui gère le désherbage manuel et le ramassage des feuilles. Pour diminuer ce coût, les changements de pratique vont se concrétiser par l'engazonnement de parties sablées. Selon Jacques Milder (directeur des Espaces verts de la Ville de Dijon), « c'est un investissement au début, que l'on va retrouver au niveau du fonctionnement ». Ainsi, le semis de micro-trèfles peut limiter le recours à trois ou quatre tontes par an seulement.

Parmi les changements à venir en lien avec la gestion d'un cimetière en tant qu'espace vert, un tri des déchets est en prévision pour que les familles puissent séparer les fleurs fanées des pots par exemple. À l'heure actuelle, le tri est effectué par le personnel de la SDAT. Les déchets verts générés par l'entretien du cimetière (restes de taille, feuilles...) sont pré-stockés sur site avant d'être envoyés à Compost 21 qui fait un retour après compostage.

Le personnel de la SDAT n'est pas le seul à intervenir dans l'enceinte du cimetière. Le site fait partie du quartier Université où sont aussi actifs des agents des espaces verts de la Ville de Dijon qui ont d'ailleurs un local dans le cimetière. Étant à même de croiser du public, ils ont reçu des formations au CNFPT sur les aspects funéraires pour mieux gérer les éventuels échanges avec les familles en deuil.

« On respecte nos morts et l'on respecte le végétal »

Lorraine Agofroy, du bureau d'études Agrostis, est auditrice pour Plante & Cité, la structure qui gère le label EcoJardin. Un label qui certifie déjà la gestion écologique de plusieurs parcs dijonnais, un label que la commune convoite pour le cimetière des Péjoces. Lorraine Agofroy accompagne les collectivités : « mon cœur de métier aujourd'hui, c'est le zéro phyto dans les cimetières ».

Patrice Chateau (adjoint au maire de Dijon délégué à l'Environnement) et Lorraine Agofroy (bureau d'études Agrostis) dans la partie paysagère du cimetière des PéjocesPatrice Chateau (adjoint au maire de Dijon délégué à l'Environnement) et Lorraine Agofroy (bureau d'études Agrostis) dans la partie paysagère du cimetière des Péjoces


Ce 29 septembre 2018, Lorraine Agofroy est à Dijon pour inspecter le cimetière des Péjoces. Jacques Milder est fier de lui présenter une « partie très paysagère qui a été aménagée il y a plusieurs années où les tombes sont disséminées parmi la pelouse, les arbustes ». Cela enthousiasme Lorraine Agofroy qui voit là « le cimetière de demain ». Dans l'immédiat, les famille ont le choix entre la partie paysagère et la partie traditionnelle qui occupe un peu plus de la moitié du cimetière. Pour Lorraine Agofroy, « il y a une tendance aujourd'hui » à acheter des concessions dans les parties enherbées des cimetières.

Autre changement de pratique arrivant avec une gestion écologique, la taille raisonnée où l'usage du sécateur remplace celui du taille-haie, ce qui n'est pas toujours bien compris de la part des familles qui affectionnent la taille au cube. Lorraine Agofroy insiste sur ce point : « on respecte nos morts et l'on respecte le végétal ». Il semblerait donc qu'un effort de communication de la part de la commune soit nécessaire pour expliquer les évolutions dans la gestion de cet espace vert qu'est aussi le cimetière.

 

« C'est un métier qui engendre beaucoup d'émotions »

Atahan Bayam, responsable du cimetière des Péjoces, présente en quelques chiffres le plus grand cimetière de la Côte-d'Or : 32 hectares, 33 000 concessions accueillant 139 000 inhumations. En 2017, il y a eu : 567 inhumations, 159 installation d'urnes, 14 dispersions de cendres. L'activité est importante et stable : 140 déposes de monuments, 256 creusements, 149 ouvertures dont 11 en terrain commun, 149 reposes de monuments et 283 travaux neufs. Le cimetière n'a pas de problème de place : 215 reprises de concessions, 413 renouvellement de concessions, 23 conversion de concessions, 160 créations de concessions de 2 m², 33 ventes de concessions cinéraires au sol et 14 au mur. La Direction des Services Informatiques de la Ville de Dijon a crée un logiciel pour gérer le cimetière. Il est doublé par des registres sur papier. Pour le public, en 2015 une borne informatique a été installée pour faciliter le repérage d'une tombe sur un plan.

 Atahan Bayam (responsable du cimetière des Péjoces) consulte le tout premier volume du registre papier
Atahan Bayam (responsable du cimetière des Péjoces) consulte le tout premier volume du registre papier

La première inhumation eut lieu le 1er juillet 1885. Auparavant, le cimetière de Dijon se situait dans  l'actuel quartier Montchapet, d'où la présence d'une rue de l’Égalité dans ce quartier. Il a fallu 40 ans pour le déménager. Aujourd'hui, il existe aussi un cimetière intercommunal près du crématorium de Mirande.

Atahan Bayam constate une hausse des crémations. L'urne funéraire peut être installée dans une sépulture ayant un titre de concession, une case de columbarium (au mur), un cavurne (au sol) ou répandue dans espace dédié pour les cendres (le Jardin du souvenir). Pour le responsable, « c'est drastique la gestion d'un cimetière. C'est un métier qui engendre beaucoup d'émotions. On ne peut pas se permettre de faire une erreur quand on gère un cimetière ».

Si le polygone israélite existe depuis le début du XXème siècle, c'est en 2005 que le polygone musulman a été crée. Il pourra contenir 700 concessions dont la moitié a déjà été vendue. « On a des musulmans qui sont inhumés dans le cimetière de Dijon, pas seulement dans le carré musulman » selon Atahan Bayam.

Du 22 octobre au 1er novembre 2018, le cimetière des Péjoces à Dijon sera ouvert de 8h à 18h. Un minibus gratuit desservira différents points dans l'enceinte les 31 octobre (de 14h à 18h) et le 1er novembre (de 8h à 12h et de 14h à 18h) avec un point de départ à l'entrée du côté de la rue d'Auxonne.

Les grandes villes anticipent, les petites communes s'adaptent

Dans les communes rurales, où les cimetières sont à une autre échelle, les maires doivent s'approprier les évolutions règlementaires et écologiques. Ludovic Rochette (maire Les Républicains de Brognon et président de l'Association des Maires de la Côte-d'Or) se fait leur porte-parole : « les collectivités doivent s'adapter à l'évolution de ces mentalités. On doit parfois les anticiper. Dans les grandes communes, c'est une vraie stratégie qui doit être mise en place pour essayer de répondre à ces évolutions. Dans les communes de plus petite importance, on est peut-être dans une adaptation plus qu'une anticipation ».

 Ludovic Rochette, maire de Brognon et président de l'AMF 21
Ludovic Rochette, maire de Brognon et président de l'AMF 21, a organisé en 2017 des réunions d'information sur les évolutions règlementaires des cimetières

 

Le premier défi pour la gestion des cimetières des petites communes est l'organisation de la place : il faut relever les tombes dont la concession est arrivée à échéance pour permettre à d'autres personnes d'être inhumées. C'est particulièrement crucial dans les communes où le cimetière est autour de l'église. Les communes péri-urbaines se sont, elles, beaucoup développées ces dernières années et ont pu créer un nouveau cimetière. C'est le cas à Ruffey-lès-Echirey par exemple, commune dont Nadine Mutin est maire sans étiquette. À quelques jours de la Toussaint, elle vient inspecter le travail d'une entreprise chargée de tailler les arbres autour car elle tient « à ce que le cimetière soit joli ».

L'essentiel des communes a un plan général du cimetière avec des concessions numérotées enregistrées dans un outil informatique. Ce qui fait dire à Ludovic Rochette qu'« il y a encore quelques décennies, on enterrait là où il y avait de la place. Aujourd'hui, on a une matrice avec des numéros de concessions, on a une gestion cartésienne ». Le maire peut aussi établir un règlement de cimetière, qui est un acte de police, qui servira à prévenir certains contentieux en matière de sécurité, de salubrité, de bon ordre et de décence.

Ludovic Rochette constate lui aussi un développement de la crémation : « on est peut-être aujourd'hui avec des populations plus rationnelles ». Néanmoins, il souhaite rester attentif à la qualité de l'accueil : « là où sont déposées les cendres, il faut que ce soit un endroit où les familles puissent venir sereinement se recueillir ». En Côte-d'Or, il y a un crématorium à Dijon ainsi qu'à Semur-en-Auxois.

 

« Il y a un ancrage territorial »

Le président de l'AMF 21 souligne que les collectivités doivent évidemment respecter la laïcité et il conserve une distance pleine de neutralité en abordant la question de la diversité des religions ou d’absence de religion : « ce que je trouve plutôt intéressant c'est que, symboliquement, les confessions ne sont pas segmentées dans le cimetière. Dans le cimetière de mon village, je ne peux pas vous dire qu'elles sont les confessions des défunts. Certains ont des symboles religieux, d'autres pas. Aujourd'hui, ce serait bien que l'on garde ce mélange pour au moins prouver que dans la vie comme dans un lieu de sépulture, on peut vivre côte à côte avec des confessions différentes ».

Ce qui marque l'élu local, c'est la persévérance de l'attachement territorial : « l'endogamie, c'est fini. Auparavant, on naissait dans le village, on travaillait dans le village, on mourrait dans le village. Les familles sont plus éclatées par la vie professionnelle. Néanmoins, quand on se marie, on revient à la mairie du village. Quand on décède, souvent on revient à sa terre d'origine. Malgré tout, il y a quand même cet attachement à la commune soit de naissance, soit des parents. Il y a un ancrage territorial ».

Les évolutions sociologiques se retrouvent aussi dans l'ornement des tombes, la sobriété a pris le pas sur l'ostentation : « on a parfois les marques de la profession de la personne. On a beaucoup moins l'extériorisation d'une position sociale qu'auparavant ». Néanmoins, on retrouve la marque de l'histoire avec l'« illustration de l'ancienne hiérarchie sociale : la petite chapelle de la grande famille qui trônait au milieu du cimetière. On a une sorte de patrimoine dans nos cimetières d'une vie passée qu'il faut entretenir ».

Zéro phyto, une contrainte mais les maires assument

 Nadine Mutin, maire de Ruffey-lès-Echirey
Nadine Mutin, maire de Ruffey-lès-Echirey, présente les cavurnes qui accueillent les cendres des défunts
dans le « nouveau cimetière » de cette commune péri-urbaine

Avec le concours technique du groupe Elabor, l'AMF 21 a apporté en mars 2017 des informations aux élus pour la légalité des procédures et sur les bonnes pratiques pour entretenir son cimetière. « Des réunions qui ont fait le plein » note le président de l'AMF 21. Des informations qui sont importantes car on note un désarroi chez certains maires qui s'interrogent sur les solutions techniques à mettre en œuvre comme le mentionne Nadine Mutin : « est-ce qu'il faut laisser tout enherber ? Ou alors on enlève complètement l'herbe ? ». Alors que Ruffey-lès-Echirey emploie l'équivalent de 2,8 personnels communaux, l'entretien du cimetière sans phyto nécessitera un demi voire un tiers de poste en plus.

Ludovic Rochette voit l'évolution vers le zéro phyto comme « une vraie contrainte financière et en terme de ressources humaines avec la gestion des personnels communaux mais c'est une obligation et on assume. C'est une contrainte supplémentaire qui est une dépense supplémentaire ». Une dépense qui peut être très lourde pour une commune de quelques dizaines d'habitants seulement.

 : Les allées du cimetière de Brognon ont été aménagées récemment pour faciliter l'accès des personnes à mobilité réduite
Les allées du cimetière de Brognon ont été aménagées récemment pour faciliter l'accès des personnes à mobilité réduite

Autre défi que les maires ont relevé spontanément cette fois : l'accessibilité des cimetières. Les cimetières ne sont pas soumis aux obligations d'accessibilité des bâtiments publics mais, selon Ludovic Rochette, c'est une volonté des maires de faciliter les déplacements des personnes âgées ou handicapées.

Dans certaines communes, ce sont des bénévoles, des membres du CCAS ou même des anciens combattants qui entretiennent des tombes parce que la famille est loin. Ce qui fait dire au maire de Brognon que « tant qu'il y a la commune, il y a cette proximité. Le jour où il n'y a plus les communes, il faudra qu'on m'explique qui est-ce qui aurait ce bon sens de venir comme ça ?».

Prenant un accent plus politique, Ludovic Rochette s'interroge sur le développement de l'intercommunalité appliquée aux cimetières : « l'intercommunalité doit aider la commune qui n'arrive pas à faire seule une tache. Un cimetière intercommunal peut avoir une vraie pertinence à un endroit mais cette compétence peut être négative sur d'autres endroits. C'est au cas par cas. L'intercommunalité doit être au service des communes pour gérer une compétence que les communes ne peuvent plus faire seules donc si, ici ou là, des communes ne peuvent plus gérer leur cimetière seules, l'intercommunalité a de la pertinence. Si les communes le font très bien, c'est  complètement inutile que ce soit transféré ».

Texte et photographies Jean-Christophe Tardivon

 

 Un agent des espaces verts de Dijon taille une haie

Un agent des espaces verts de Dijon taille une haie

Un ancien gratte-botte, signe que les cimetières étaient enherbés auparavant
Un ancien gratte-botte, signe que les cimetières étaient enherbés auparavant

Depuis 2016, la Ville de Dijon applique le plan zéro phyto au cimetière des Péjoces
Depuis 2016, la Ville de Dijon applique le plan zéro phyto au cimetière des Péjoces

Polygone israélite au cimetière des Péjoces
Polygone israélite au cimetière des Péjoces

Polygone musulman au cimetière des Péjoces
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Parmi les tombes de personnages illustres à Dijon, celle de Henry Darcy
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