Tribune : Agriculture en danger ?

08 septembre 2021

L’agriculture française conventionnelle apparait comme l’une des meilleures au monde. Pourtant à en croire certains agriculteurs rencontrés, les injonctions de l’Etat, les remontrances d’extrémistes environnementaux, la méconnaissance et l’incompréhension de la société mettent en péril notre modèle, conduisant certains à abandonner ce qui était jusque-là une vocation. Pire, l’indépendance alimentaire de la France pourrait s’en trouver fragilisée.

Peu de professionnels accepteraient que des néophytes pénètrent dans leur sphère, pour ne pas dire dans leur bureau, pour leur dicter de nouvelles pratiques, interférant à la fois avec leur niveau de revenus ou les méthodes transmises par leurs pairs et remettant en cause leurs compétences. Pourtant, chaque année, au fil des mois, les agriculteurs sont confrontés à des remises en question permanentes de leur méthode. Comme beaucoup de secteurs d’activité, l’agriculture connait une réglementation en constante évolution. A titre d’exemple, à travers la directive nitrate, les éleveurs se voient désormais contraints d’abriter leur fumier jusque-là stocké à l’extérieur, dans un souci environnemental. Alors que les prix de la viande et du lait ne leur garantissent pas des revenus corrects, ils doivent maintenant s’endetter pour réaliser cet investissement conduisant certains à renoncer à leur métier. Pourtant, la loi EGAlim ait été promulguée en 2018 visait à équilibrer les forces entre agriculteurs et la grande distribution notamment au moment des négociations des prix, ce dernier secteur a pesé de tout son poids pour limiter son impact. La sénatrice Côte-d’Orienne Anne-Catherine Loisier sera rapporteuse sur le projet de loi Egalim 2 afin de rééquilibrer le rapport de force. Malheureusement, en attendant, en Bourgogne Franche-Comté, depuis peu, force est de constater une baisse du cheptel de bovins allaitants et ainsi qu’une forte baisse du nombre d'agriculteurs souhaitant s'installer dans ce secteur. Pour d’autres, la réintroduction du loup, bien que relevant d’un souci de protection de la biodiversité, finit de les convaincre d’abandonner l’élevage, voyant leur troupeau subir les assauts du prédateur marquant son territoire. Mais ils touchent des indemnités pour les victimes du loup sans compter la PAC ! s’exclameront certains objecteurs parfois mal informés. Certes, des aides existent. Les indemnités autour du loup n’atteignent souvent pas le montant du préjudice. Les agriculteurs européens perçoivent les aides financières découlant de la politique agricole commune mais elle vient justement d’être renouvelée et les arbitrages qui ont conduit à sa mise en place prochaine sont fortement marqués du sceau des contraintes environnementales dans le contexte du « Green deal » européen. Cette aide financière visait initialement à compenser une baisse des prix imposés sur les productions pour stabiliser les marchés et assurer aux consommateurs un prix raisonnable tout en garantissant ainsi un niveau de revenus correct à la profession. Mais cette subvention diminue chaque année. Désabusée, la profession s’insurge car après avoir vu ses revenus amputés, elle ne peut que constater que la compensation mise en place pour contrebalancer se réduit comme peau de chagrin.

Au fil des saisons

Plus que d’autres professions, les agriculteurs doivent eux aussi vivre avec les changements climatiques. Quand le soleil s’impose pendant l’été, chacun d’entre nous arrose ses plantes ou son potager. Logiquement, l’agriculteur fait de même avec ses cultures, d’autant plus qu’il s’agit non seulement de sauver le fruit de son travail, de protéger ses revenus pour l’année à venir mais aussi une façon de garantir une production alimentaire pour les consommateurs français. Pourtant, particulièrement réglementé, l’usage de l’eau qui leur est autorisé ne suffit pas à garantir que la culture pourra être sauvée, l’arrosage leur étant même régulièrement refusé par la DDT, direction départementale des territoires, s’appuyant sur des données que contestent parfois les agriculteurs. Quand, à son tour, la pluie s’abat sur les champs, provoquant des inondations, les tracteurs et autres moissonneuses ne peuvent plus y pénétrer au risque de s’embourber. Quant à évacuer l’eau, impossible sans nettoyer les bas-côté et autres fossés où la nature a repris ses droits ce qui nécessite d’autres autorisations que les agriculteurs n’obtiennent pas aisément. Pourtant, malgré ces circonstances indépendantes de leur volonté puisque relevant de la nature, l’Etat leur impose de semer à dates précises, sans tenir compte de la météo. Tout comme l’été débute le 21 juin, les agriculteurs doivent déposer les graines aux dates fixées par la DDT sans qu’eux ou dame Nature ne puissent s’opposer à l’administration, parfois absurde quand elle n’intègre pas les conditions climatiques.

Un avis sur tout

Quand l’Etat ne vient pas interférer avec la pratique d’une agriculture conventionnelle, répondant à une certaine pression sociale, c’est le particulier qui s’invite sur ce lieu de travail ouvert aux quatre vents, loin d’être aussi bien protégé qu’un site industriel, un bureau dans un bâtiment ou un commerce. Violence verbale et parfois physique, démolition de matériel, plantation d’arbres sans autorisation, deviennent monnaie trop courante dans le monde rural. Qui accepterait qu’un inconnu entre dans un bureau pour tout critiquer et subtiliser un outil de travail ?

Fatalisme agricole

Pourtant, les agriculteurs ne rechignent pas à la tâche.  Ils n’hésitent pas à se lever aux aurores ou à arpenter les champs en pleine nuit pour répondre à l’injonction de ne faire que certaines opérations entre 23h et 4h du matin. Ils se montrent conciliants quand des promeneurs empruntant les chemins privés, entretenus par les agriculteurs, s’insurgent quand ils traitent leurs cultures, bien qu’ils arrêtent la manipulation le temps que ces visiteurs parfois inopportuns passent à proximité de leur lieu de travail. La loi a donné gain de cause aux riverains, obligeant les agriculteurs à renoncer à une partie de leurs revenus, sans compensation. Cinq mètres de distance par principe de précaution pour les uns, un niveau de revenus qui peut se réduire de 10 à 20 % pour d’autres. Mais comme les agriculteurs, à n’en pas douter, chaque concitoyen, altruiste, accepterait de renoncer à une partie proportionnelle de son salaire dans l’intérêt général. L’indignation agricole peut même devenir exaspération, quand certains voisins viennent solliciter le professionnel pour obtenir des désherbants désormais prohibés dans le commerce, le glyphosate en tête, pour anéantir les mauvaises herbes qui envahissent désormais son territoire et lui gâche la vue.

Et l’indépendance dans tout ça ?

Au fur et à mesure de l’accumulation des réglementations qui contraignent les agriculteurs, nombre d’entre eux s’inquiètent des conséquences de certaines contradictions. Le consommateur informé veut logiquement manger mieux mais peu à peu, l’importation de blé, soja ou encore maïs OGM prend le pas de la production française. Si les accords CETA entre l’union européenne et le Canada réduisent les droits de douane facilitant l’exportation de vin notamment, le revers de la médaille implique une ouverture de nos marchés à cette agriculture moins restrictive. OGM, hormones, intrants et autres pesticides trouvent ainsi nos frontières ouvertes. Privilégiant la vente à l’étranger de ses avions et ses technologies, l’Etat met l’agriculture française en porte à faux face aux produits alimentaires qui pénètrent sur son territoire. Au sein même de l’UE, la concurrence des Polonais ou des Hongrois, mais aussi, plus loin, de la Russie, placent l’agriculture française avec sa législation plus coercitive et largement soumise à des règles et contrôles, dans une incertitude à long terme et un combat à armes inégales. Le consommateur n’a pas conscience de ce qui se joue dans les champs qu’il prend plaisir à arpenter à l’occasion de la promenade dominicale. Les observateurs eux constatent un recul conséquent des surfaces françaises cultivées en colza dans notre région. Bien que rentables pour les agriculteurs, face à la réduction des produits phytosanitaires autorisées et à la concurrence internationale, ils changent de voie.  Jadis moteur de l’agriculture mondiale, la France a largement reculé dans les priorités des fournisseurs de semences et de produits phytosanitaires, ayant perdu l’oreille attentive qui lui permettait jusque-là d’influer sur les décisions. L’Etat semble même encourager cette situation. Membres d’une coopérative, les agriculteurs profitaient jusque-là de ses conseils et pouvaient acheter conjointement les produits nécessaires à leurs cultures. Une loi de 2020 a changé la donne, laissant les agriculteurs français à la merci des grands groupes industriels phytosanitaires. Alors que la crise a touché le monde, montrant la nécessité de garder sur nos territoires les biens de premières nécessités, l’alimentation et l’agriculture française de qualité devraient faire figures de priorité. Si les agriculteurs eux-mêmes sont conscients de la nécessité de mieux manger, de réduire, voire arrêter l’usage de produits jugés néfastes, qu’ils sont convaincus de la nécessité d’aller dans cette direction, sans doute faut-il prendre en compte toutes les facettes d’un sujet ô combien complexe avant de superposer les contraintes, réglementations, jugements hâtifs et autres injonctions à faire leur métier comme nous le souhaiterions. Déjà certains agriculteurs se laissent séduire par les sirènes des euros promis par des entreprises polluantes qui s’achètent ainsi une surface alors cultivée pour minimiser leur taxe carbone. L’agriculture française recule peu à peu et notre alimentation de qualité risque de suivre la même courbe sans qu’à long terme, le bio, particulièrement louable, ne garantisse un revenu suffisant pour nos professionnels de la terre et n’assurent suffisamment de rendement pour nourrir la population. Si l’agriculture ne date pas d’hier, les questionnements sur l’avenir doivent être profondément étudier dès aujourd’hui.

Nadège Hubert

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