La Côte-d'Or compta autrefois de nombreuses papeteries, la plus célèbre implantée dans l'abbaye de Fontenay. Méconnue, la papeterie Leistenschneider de Poncey-sur-l'Ignon fut pourtant à la pointe de l'innovation au XIXe siècle.
Il est difficile de s'y retrouver dans l'histoire des papeteries de Poncey-sur-l'Ignon, d'autant que le village s'appela autrefois, Poncey-lès-Pellerey. Les papeteries du vallon sont souvent situées à Pellerey. L'abbaye de Saint-Seine aurait fondé la première papeterie en 1492 à Pellerey (ou Poncey ?). On trouve la trace de la fabrique de papier à une cuve Petitot au XVe siècle, puis Nicolas Le Bé et Estivalet au XVIIe siècle.
Dans le "Journal des débats politiques et littéraires" du 14 décembre 1853, on relève cette annonce : "Étude de Me Coquet, avoué à Dijon. Par suite de surenchère à l'audience des criées du tribunal de Dijon, le jeudi 22 décembre 1853, vente d'une très belle papeterie avec bâtiments d'habitation et d'exploitation, beau jardin, vergers et cours d'eau, situés dans la commune de Pellerey... Cette usine est construite sur un beau cours d'eau dans le vallon de Lignon, boisé des deux côtés. Elle est à la distance de dix kilomètres du chemin de fer de Paris à Lyon et il quatre kilomètres de la route de Châtillon à Dijon, d'un kilomètre de la source abondante qui fait mouvoir à sa sortie plusieurs usines. Elle sera définitivement adjugée sur la mise à prix de 8,825 F".
Une première papeterie, usine de produits d'amiante
En 1890, le premier moulin sur l'Ignon accueillait une papeterie/usine d'amiante, une des premières en France. En avril 1894 fut fondée "l'Exploitation française de tous produits incombustibles" dont la signature sociale était "Clipfel et Cie". Mais elle est déjà en vente en décembre de la même année. L'activité reprend et on trouve alors Denis Charles Leniept qui créé la marque "La Côte-d'Or". Il fabrique papiers, cartons, fils, tresses, tissus… et revendique de vendre à l'État, à la Marine et aux compagnies de chemin de fer.
La "Manufacture Française de Produits d'Amiante, cartonnerie et filature Gaston Piques" succéda à Denis Charles Leniept en 1906.
Le 19 janvier 1971, le Journal Le Bien Public nous rapporte que dans la soirée, un grave incendie a endommagé la fabrique d'amiante des établissements Piques qui exportait des plaques d'amiante pure dans toute la France et même en Grèce et en Afrique. L'intervention rapide des pompiers de Saint-Seine-l'Abbaye limita les dégâts. Le bilan fit état d'une toiture et d'une charpente détruites, mais les machines ne furent pas endommagées. Agée de 84 ans, la propriétaire des lieux espérait redémarrer rapidement l'activité. Les dommages s'élèveront à plusieurs millions d'anciens francs. Les gendarmes de Saint-Seine, évoqueront l'hypothèse qu'un court-circuit.
En 1980, la fabrique s’oriente vers l’étanchéité industrielle. Elle se dote de machines permettant la découpe et la transformation de matériaux tendres dédiés à l’étanchéité. En 1991, la société déménage à Dijon.

Pour "piler" les chiffons, la "pile hollandaise" succède à la "pile à maillets"
Le papier était autrefois fabriqué avec des chiffons martelés, pilés pendant des heures et des jours par des maillets, d'où le nom de "pile". Les Hollandais auraient inventé la "pile hollandaise" ou "cylindre" en 1673. Un cylindre pourvu de lames broyant les fibres entraine les chiffons dans un bac ovale. Le pourrissoir utilisé pour ramollir les chiffons avant de les placer dans les piles à maillets n'est plus nécessaire et la pâte (ou chiffe) est obtenue en quelques heures au lieu de plusieurs jours auparavant. La pile hollandaise sera adoptée en France au XVIIIe siècle.
Les textes évoquant les papeteries de Poncey parlent tous de "cylindres". La dimension des bâtiments des deux papeteries Leistenschneider peuvent laisser imaginer qu'elles ont été dotées de ce matériel très tôt (une pile hollandaise est moins encombrante qu'une pile à maillets), peut-être dès l'origine. La papeterie du village possédait deux piles hollandaises. Une au moins était en pierre car mesdames Cazet, propriétaires actuelles du lieu, se souviennent qu'elle fut brisée à coup de masse dans la cour, devant le séchoir. La papeterie "du Bas" possédait également deux piles hollandaises, dont celle récupéré et installée sur la place du village. Les deux piles manquantes étaient-elles en pierre ou en métal ? Une de ces cuves en pierre provenait-elle de la papeterie de Chambolle-Musigny comme on le dit parfois ?
Ferdinand Leistenschneider, un inventeur prolifique
Arrivé au village, l'Ignon entrainait une seconde papeterie, la papeterie Leistenschneider, qui serait la première de France à avoir fabriqué du papier en rouleau (et non pas du papier peint). Selon la généalogie de Ferdinand Leistenschneider, il était foulonnier à Poncey en l'an V (1797). Sa papeterie fut donc créée peu de temps après car en 1811, elle fabriquait déjà du papier en continu.
À la séance du 3 juillet 1811 de l'Académie des Sciences, Arts et Belles Lettres de Dijon, le sieur Ferdinand Leistenschneider annonce la mise en service à Poncey-sur-L'Ignon d'une nouvelle machine à fabriquer le papier de son invention. Sans le concours d'aucun ouvrier, elle produit du papier en feuille d'une longueur indéterminée. Il assure pouvoir décliner son invention pour produire les feuilles de toutes dimensions et de toutes les qualités désirées par le commerce. Sur sa demande, une équipe de commissaires de l'Académie se rend à Poncey-sur-L'Ignon vérifier la vérité de ses assertions. Elle découvre une machine de fabrication artisanale, réalisée à l'économie, qui se meut à la force des bras, mais produit réellement du papier en continu, d'une épaisseur égale et sans défaut. Un seul homme suffit à son fonctionnement. Une fois la machine en mouvement, la longueur de la feuille n'est limitée que par la quantité de pâte disponible qui, de plus, n'a plus besoin d'être chauffée. Les rouleaux qui pressent la feuille et l'entraînent ont également l'avantage de la débarrasser de son eau et économisent beaucoup de place dans les ateliers. Il n'y a presque plus de déchets de fabrication, alors que dans les papeteries habituelles, cela représente le dixième de la production. Plusieurs machines pourraient facilement être entraînées par une même roue hydraulique.
L'Académie souligne également l'avantage entrainé par la suppression du personnel et surtout, curieusement, l'abolition du despotisme des ouvriers spécialisés imposant leur volonté à leurs collègues chargés des basses besognes, et même à leurs patrons ! Elle rappelle les graves soucis de santé du personnel. Les ouvriers chargés des travaux les plus durs ont, dit-elle, perdu la souplesse de leurs bras dès 42 ou 45 ans en raison de la fatigue et de l'immersion continue dans l'eau. Pour Ferdinand Leistenschneider, cette belle invention est le fruit de 20 ans de réflexion, de recherches et de privations en tout genre (depuis 1793). Plusieurs séances de l'Académie vont lui faire honneur.

Des machines expédiées dans le monde entier
Par la suite, M. Leistenschneider sera sollicité dans plusieurs départements pour installer ses machines. Avec l'aide de "l'Académie des Sciences, Arts et Belles Lettres de Dijon", il obtient un premier brevet pour une machine à fabriquer le papier sans fin en 1814. Il reçut une médaille d'argent en 1837 lors de "l'exposition des produits des Beaux-Arts et de l'industrie". En 1813, il présente un prototype de machine à fabriquer le papier feuille par feuille (25 cm X 38 cm), mis au point avec son fils Grégoire Ferdinand. En 1821, le "Journal de Dijon et de la Côte-d'Or" utilise son papier. Son invention fut ensuite améliorée par Amédée Rieder et Jean Zuber fils.

Inventeur prolifique, il dépose plusieurs brevets. (Mais tous concernent-ils Ferdinand ou son fils, Grégoire Ferdinand ?). Car il ne faut pas confondre Ferdinand Leistenschneider (1761-1852) et Grégoire Ferdinand Leistenschneider (1791-1850), un de ses fils, tous deux inventeurs imaginatifs. On peine à distinguer qui fit les demandes de brevets.
En 1845, une machine à fabriquer le papier fut expédiée des ateliers Grégoire-Ferdinand Leistenschneider fils à Rio de Janeiro. D'autres machines avaient été vendues en Prusse et en Italie. Mais la société est en difficulté. Grégoire-Ferdinand Leistenschneider décède en aout 1850 suite à la fièvre jaune qui ravagea Rio de Janeiro où il se rendit pour améliorer ses affaires. À cette époque, Ferdinand Leistenschneider (père) habite chez sa fille à Dijon. Il décède 2 ans plus tard.
Aujourd'hui…
Aujourd'hui, on trouve dans le bas village, sur la rive gauche de l'Ignon, l'ancienne papeterie, les habitations du personnel et le bâtiment servant de séchoir à papier. La charpente a conservé les encoches servant à accrocher les barres où pendaient les laies de papier. On retrouve à l'angle du bâtiment bordant le bief, les initiales gravées de Leistenschneider et de son épouse, Reine Olivier.

En rive gauche, la maison de maitre de Leistenschneider conserve des papiers peints imprimés sur du papier fabriqué dans l'usine de Poncey.
Quatre cents mètres en aval, les ruines du second moulin (moulin du Bas) servant à fabriquer la pâte, se nichent en contrebas de la route. En décembre 1831, le sieur Leistenschneider avait été autorisé à construire ce nouveau moulin à papier. En 1851, la mise en vente de la papeterie détaille qu'elle est établie sur un seul niveau et dotée de deux cylindres (piles hollandaises).
Un énorme bac ovale en pierre, vestige d'une de ces piles qui dormait à quelques pas, a été ramené au village. Un long tunnel dans lequel glisse le bief joint les deux sites. Une charrette faisait la navette entre les deux papeteries. Après la mort de Grégoire-Ferdinand, les deux usines sont mises en vente en 1851.
La papeterie "Sirot fils" prit la suite quelques années.
Description de la papeterie de Poncey lors de sa vente
La mise en vente des papeteries de Poncey commencée en 1850 nous en apporte la description :
Art. 1er. Territoire de Poncey. Un bâtiment situé au climat lieu-dit les Bas, au milieu d’une pièce de terre en pré et labour, n’ayant qu’un rez-de-chaussée servant de papeterie, contenant deux cylindres et leurs agrès, cours d’eau…
Art. 2. Une maison située à Poncey, près et le long de la rivière de l'Ignon, dont elle est séparée par la voie publique, où elle prend ses jours et entrées, et tient des deux côtés encore à la voie commune. Une partie de celte maison est couverte en laves, et n’a qu'un rez-de-chaussée, composé de 2 chambres avec grenier dessus, un évier et une cave par derrière.
L'autre partie de ce bâtiment est couverte en tuiles, a un premier étage et se compose au rez-de-chaussée de deux pièces dont une sert de chambre à coucher, et l’autre salle sert à préparer le papier ; elle contient une presse hydraulique. Le premier étage est composé de trois chambres avec grenier dessus ; Derrière ce bâtiment est, en retour d’équerre, du côté du sud, une construction couverte en tuiles, composée de trois chaps formant halle, grange et écurie; il existe un jardin au bout de ce bâtiment, et devant est une cour. En face de cette maison existe le cours d’eau qui fait mouvoir l’usine. Un are 34 centiares de terre contre la maison. Une autre portion de terre servant de cour… ...un jardin...
Art. 3. Un bâtiment appelé l’usine, de 20 mètres de longueur, à deux étages. Ce bâtiment renferme une machine à fabriquer le papier, avec un sécheur, deux cylindres à battre le chiffon avec leurs agrès, et un coupe chiffon. Le tout est mu par le cours d’eau plus haut désigné. Ce bâtiment à ses entrées sur une cour, et tient d’un côté au jardin désigné plus haut, et d’autre côté à la rue.
Une maison située à Poncey, habitée par les père et mère Leistenschneider, donnant sur la cour désignée plus haut, tenant d’un côté à la maison qui sera décrite ci-après, d’autre côté à de petites constructions revenant en équerre sur l’usine, dont elles ne sont séparées que par un petit emplacement. Ces petites constructions servent d’atelier, et renferment une forge, un soufflet, une enclume, un étau et divers outils. Cette maison n’a qu’un rez-de- chaussée, qui est composé d’une seule pièce avec cave et grenier. Une autre maison située au sud de celle qui vient d’être désignée ; contiguë à cette, dernière. Elle se compose de 3 pièces au rez-de-chaussée, et elle est habitée par M. Mongin, menuisier à Poncey. Suivent 13 articles concernant ses autres propriétés.
Les papeteries de Pellerey
L'Ignon gagne ensuite Pellerey où les choses ne sont pas simples ! On trouve Nicolas Le Brun en 1773, Decologne, papetier en 1808. Propriété du maître des forges Victor Noël, la papeterie est à amodier en 1822. Elle y est toujours en 1831. En avril 1831, on annonce la vente d'ustensiles d’une papeterie, des papiers d’impression, des chiffons, effets mobiliers, bois, etc., à la papeterie de Pellerey près de Saint-Seine, après la faillite "Métifeux et fils", à la requête du syndic. Elle est encore en vente en 1833. Pourtant, les annuaires du commerce signalent la cartonnerie à cylindre avec presse hydraulique "Carré Fils" de 1832 à 1847 ! Erreur de mise à jour des listes, séparation entre exploitants et propriétaires ou confusion entre la papeterie du village et celle du Martinet ?
Arrive alors Auguste Lelièvre, mais sa société est déjà en vente en 1842. La papeterie est reprise par Claude Delaire qui en janvier 1844, fonde avec un associé, Nicomède-Paul Antoine Boruchi, la société "Delaire et Boruchi" pour "la fabrication et la vente du papier et du carton et de tout ce qui y est relatif". Hélas, l'entreprise est mise en liquidation dès janvier de l'année suivante (1845). Mais d'après les journaux, l'entreprise est toujours active en 1854 !
En 1848, la presse annonce la vente à Pellerey d'une papeterie avec machine à vapeur comprenant deux usines contiguës (Pellerey et le Martinet), la première avec roue hydraulique de 3m de diamètre, la seconde en aval avec roue de 5 m de diamètre, plus une maison de maitre. Les annonces se suivent les années suivante : 1850 (par Carré frères), 1854…
On trouve alors Victor Couty, puis les choses s'arrangent avec "Piques aîné et fils". Dans le catalogue de l'exposition universelle de Paris en 1867, figure : "Piques aîné et fils, à Nancuise (Jura) et à Pellerey (Côte-d’Or). Carton pour le satinage du papier et pour l’apprêt des étoffes et des châles".
Elle deviendra "Cartonnerie Piques ainé et fils" puis en 1901, "Les Fils de Piques Ainé", Édouard-Auguste-Antoine Piques et Gaston-Maurice-Alexandre Piques, regroupant les deux usines, à Pellerey et au Martinet, produisant toutes sortes de cartons : cartes de Lyon, cartons pour apprêts et satinage, carton brut pour métiers à tisser, carton cuir, cartons lustrés…