CCI - Hervé Marchal : « La territorialité, c'est plus qu'un tableau Excel »

13 novembre 2025

Vendredi dans les locaux de la CCI de Côte-d’Or • Saône-et-Loire, les techniciens de l’aménagement du territoire du département étaient invités à rencontrer le sociologue Hervé Marchal, directeur de la Maison des Sciences sociales et des Humanités (MSH) de Dijon. Au menu : « L’approche sociologique de l’aménagement du territoire : comment changer de paradigme et reconsidérer l'importance des pratiques, des acteurs et des relations ? »

« Tout le monde fait du territoire, mais qui fait de la territorialité ? » L’invité de la CCI de Côte-d’Or • Saône-et-Loire ce vendredi n’est pas seulement un sociologue de renom. Chercheur au Laboratoire interdisciplinaire de recherche Sociétés, Sensibilités, Soin (LIR3S), directeur de la MSH de Dijon, Hervé Marchal a plus d’une corde à son arc – à ce stade, c’est plus une harpe : rédacteur en chef de la revue Retraite & société, référent scientifique du programme de recherche Plateforme d’observation des projets et stratégies urbaines (POPSU) Transitions pour la métropole de Dijon, ou encore président du conseil scientifique du Laboratoire de la ruralité du département des Vosges…

Avec la quinzaine de responsables techniques de l’aménagement du territoire de Côte-d’Or venus échanger ce matin, ils parlent le même langage, se confrontent aux mêmes problématiques. Hervé Marchal n’est pas là pour donner un cours magistral : il vient « ouvrir [sa] boîte à outils théoriques et méthodologiques ». Exemples concrets à l’appui, qu’il s’agisse de ses propres retours d’expérience ou de ceux des participants.

À commencer par cette distinction « entre un espace, un territoire et un lieu ». « L’espace, c’est ce qui est anonyme, impersonnel. Ce n’est pas si simple d’habiter lespace. Le territoire c’est de l’espace que l’on va circonscrire, domestiquer, rationaliser, délimiter. Ça peut être une com-com, un département, une région. Est-ce que ça fait sens pour les habitants ? C’est de l’espace modélisé, agencé : ce que l’on appelle du territoire conçu. La territorialité, c’est toujours plus que le territoire : ce n’est pas le territoire conçu, mais le territoire vécu. Si je suis dans une territorialité, c’est que je me sens exister dans ce territoire. On n’est plus dans le rationnel, on est dans l’émotionnel. C’est plus qu’un tableau Excel. »

 ©Bertrand Carlier

« On fétichise les variables »

À titre d’exemple, le sociologue cite sa commune du nord-ouest des Vosges : « On nous dit vous faites partie de la com-com de Saint-Dié-des-Vosges. Vous êtes en baisse démographique, on va vous réduire le nombre et la taille des poubelles. On prend un indicateur, la baisse de la population, alors que le nombre de maisons augmente. Ce sont des résidences secondaires et, à Noël, les familles arrivent : les poubelles débordent. C’est évident qu’il faut des indicateurs et qu’il faut trancher. Mais on ne peut pas avoir des processus de réduction de la territorialité. »

Le risque est que les habitants se sentent « dépossédés ». Et que la colère s’installe : « Une fois qu’il y a de la colère, du ressentiment, ça devient très compliqué. » Hervé Marchal en sait quelque chose : pour l’anecdote, il avait fait parler de lui au moment du mouvement des gilets jaunes qu’il avait pressenti dès 2014 en écrivant que « si on continue à ne pas écouter les automobilistes, on sera le premier pays où il y aura un mouvement social lié à l’automobile ».

Dans le cas des sondages, « il ne faut jamais oublier que parfois, les questions que l’on pose, on fait comme si c’étaient les questions que les habitants se posaient. On a posé parfois des questions que les habitants ne se posent même pas : je m’autorise un récit uniquement sur des réponses aux questions que j’ai pensées. On fétichise des variables : démographie, âge, urbain/rural. On fait des corrélations qui créent du surpensé. Qui n’interrogent jamais les impensés, tout ce qui échappe aux variables. On se permet de réduire la compréhension d’un territoire à quelques variables. On invisibilise des dimensions. On s’autorise, avec une forte légitimité, à ne pas penser certaines dimensions de la territorialité. »

Face à cela, le sociologue préconise l’observation. « L’enjeu est central. Il va falloir que lon arrête d’être pris par le temps : on peut être partie prenante d’un ressentiment. Il y a de l’observation qui doit simposer. » Et il faut « distinguer les usages et les pratiques. Les pratiques sont toujours épaisses, elles détournent ce qui est attendu. Un banc, peut-être que les personnes âgées ne s’y assoient pas, mais viennent s’y agripper pour se reposer. Ces pratiques, il faut les observer ».

Il y a quelques années, en Alsace, Hervé Marchal travaillait avec des bailleurs sociaux. Qui se demandaient pourquoi les robinets des résidences se retrouvaient brinquebalants, alors qu’ils les avaient pensés pour des personnes âgées, donc abaissés. « Ils y avaient mis le prix ! » C’est par l’observation que le problème a été résolu. « En Alsace, les mamies font la choucroute le week-end. Et les robinets étaient trop bas pour laver les cocottes-minutes. Le bailleur a remis des cols de cygne. Il y a des usages attendus, et il y a des pratiques. On prétend connaître des pratiques, mais pour les connaître, il faut observer. »

Bertrand Carlier

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