CONTES ET LÉGENDES DE BOURGOGNE

 

Bienvenue dans la rubrique Contes et légendes de Bourgogne de Sandra Amani
L'auteure partage à travers cette rubrique quelques histoires extraites de ses nombreuses publications.
Ses livres sont disponibles dans toutes les librairies de Bourgogne ou sur commande. amani.sandra7@gmail.com


Biographie

Sandra Amani

Sandra Amani est une auteure bourguignonne, demeurant à Dijon. Née à Paris, elle a grandi dans le Morvan, à la Roche en Brenil. Elle a ainsi passé son enfance en compagnie d’un grand-père qui adorait l’emmener dans les forêts et lui conter les légendes des lieux par où ils passaient, des pierres mystérieuses, des châteaux en ruines. Cette magie ne l’a jamais quittée et aujourd’hui,elle fait perdurer le souvenir de cet homme en publiant de belles histoires.

Professeur de français, elle débuta sa carrière en écrivant des romans pour la jeunesse. Le premier s’intitulait Rendez-vous avec un fantôme. C’était en 2001. Deux autres ont suivi. Puis, en 2004, elle fut contactée par les Editions de l’Escargot savant, qui lui demandèrent d’écrire des légendes du Morvan. Ce fut le début d’une longue série de publications, ayant toutes pour thème les légendes et le mystère : Légendes du Morvan, Histoires extraordinaires de châteaux en Bourgogne, Légendes du vignoble, Mystères du Nivernais (De Borée), puis les Chemins du mystère et d’autres légendes du Morvan aux éditions Temps impossibles, son éditeur actuel.  Elle a également adapté certaines de ses légendes en livres pour enfants (Le Poron de l’étoile, le Poron des lutins) et scénarisé trois bandes dessinées (Légendes du Morvan, Légendes et mystères de Bourgogne et le Songe de Charlemagne, qui relate l’histoire de la basilique de Saulieu).
Ses livres sont disponibles dans toutes les librairies de Bourgogne ou sur commande. amani.sandra7@gmail.com

 

Sandra Amani

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Sommaire des contes et légendes
La légende du Poron Meurger - La Roche-en-Brenil
La dame de la Tour - Chateauneuf-du-Pape


 

 

La légende du Poron Meurger

Voici une histoire extraite du livre Légendes du Morvan
Elle se déroule en Côte d'Or, non loin du village où Sandra Amani a passé son enfance, La Roche en Brenil.
Avec l'aimable autorisation de Dominik Vallet, éditions Temps impossibles". 
Référence pour le livre : www.tempsimpossible.com - amani.sandra7@gmail.com

Sandra Amani Légendes du Morvan , Le Poron Meurger avec escalier
Photo, ©Karen Carpentier


Sandra Amani

es siècles auparavant, dans le bois qui sépare le hameau des Teureaux de Mâche de celui de Bouloy, se dressait un immense château. Le seigneur des lieux était un homme monstrueux, que l’on craignait de croiser tant il terrorisait tout le monde alentour. Il était pourvu d’une épaisse barbe poivre et sel, à l’image de sa tignasse, qu’il n’entretenait pas. Le visage toujours fermé, il ne souriait jamais. Bien qu’il fût veuf depuis très longtemps aucune femme ne le voulait pour mari. Parfois, on pouvait rester de longs mois sans apercevoir au village un seul habitant du château. On disait même que cet homme était en réalité un ogre qui dévorait quiconque s’approchait un peu trop près de sa demeure. C’est pourquoi on avait renoncé depuis longtemps à l’aborder ou même à le saluer si l’on avait le malheur de se trouver sur son passage !

Ce seigneur avait une fille prénommée Blanche. Elle était âgée de seize ans et passait son temps cloîtrée dans le sombre château. Ni maltraitée, ni chérie par son père, elle avait grandi dans l’indifférence la plus totale, depuis le décès de sa mère, alors qu’elle n’était qu’un bébé. Elle n’avait que sa nourrice pour confidente et pour seuls compagnons les livres qui meublaient sa solitude. La jeune femme était très pieuse et, souvent, quand elle éprouvait un subit besoin de prier, elle se rendait dans les bois du château. Là, elle s’agenouillait auprès de son chêne favori et, les yeux tournés vers le ciel, s’adressait à Dieu. Les bûcherons qui la croisaient passaient leur chemin sans même l’aborder, de peur de la déranger. Quelquefois, ils la saluaient poliment, ne s’offusquant aucunement si elle ne leur répondait pas.

Un beau jour, un jeune chasseur qui traversait la forêt la découvrit ainsi. Il était nouveau dans la région et ne connaissait pas encore Blanche. Il portait des vêtements élimés, mais on devinait une âme pure sous la crasse de son front. Il fut surpris de trouver là cette fille si belle, seule, à genoux auprès d’un gros chêne. Il s’arrêta pour la regarder, prenant soin de ne faire aucun bruit pour ne pas l’effrayer. Absorbée par sa prière, elle ne le remarqua même pas. Au bout d’un certain temps, revenant à la réalité, elle prit conscience de la présence de l’homme derrière elle. Étonnée de voir ce grand gaillard l’observer, elle sursauta, angoissée :

- N’ayez pas peur, damoiselle, lui dit-il afin de la rassurer. Je ne veux pas vous faire du mal. On me nomme Jules.

- Pardonnez-moi, Monsieur, répondit l’enfant, rassurée par la voix douce du garçon. Je ne vous connais pas. J’étais surprise, c’est tout. Excusez-moi. Je dois rentrer à présent.

Elle se releva précipitamment en cherchant à tout prix à fuir son regard.

            - Demeurez-vous loin d’ici ? lui demanda le chasseur, peu pressé de la voir s’en aller.

            - J’habite au château Meurger, dit-elle avant de prendre la fuite.

Le jeune homme avait déjà entendu parler de ce château, ainsi que de la réputation du seigneur des lieux. Il fut surpris d’apprendre que cet homme vulgaire qu’il avait croisé plusieurs fois était le père d’une fille aussi belle.

Il regagna sa chaumière, ne pouvant s’empêcher de songer à sa rencontre avec la divine sylphide.

Blanche, quant à elle, regagna le château, appréhendant de retrouver son père pour le pénible tête-à-tête du dîner. Elle s’attarda un peu dans le parc attenant et écouta le chant des oiseaux. Ses pensées revenaient toujours vers le beau chasseur rencontré dans le bois. Pour la première fois, certaines sensations qu’elle ne connaissait pas envahissaient son cœur. La jeune fille ignorait encore qu’elle avait été frappée par le coup de foudre. Ce soir-là, elle fut beaucoup plus loquace au dîner que d’habitude. Le seigneur, d’ailleurs, s’en étonna :

            - Vous me semblez bien gaie, aujourd’hui, ma fille. Voilà un dîner propice au projet dont j’aimerais vous faire part, lui dit-il, tout excité.

            - Un projet, mon père ? questionna l’enfant, fort surprise. Me voici impatiente de vous entendre…

Elle lui offrit son plus beau sourire. Lui, faisait beaucoup de bruit en mâchant son morceau de sanglier farci aux lardons. D’ordinaire, cela énervait Blanche au plus haut point.

            - Ma belle, il me semble que le moment de vous marier est arrivé, lâcha-t-il, un sourire malin aux lèvres.

Blanche baissa les yeux, gênée, tandis qu’il avalait d’un trait son verre de mauvais vin rouge sang.

            - Me marier, mon père ? se récria-t-elle. Ne me trouvez-vous pas encore un peu jeune pour cela ? Je viens juste d’atteindre mes seize ans.

            - Et alors ? grogna-t-il. Votre mère avait quatorze ans quand je l’ai épousée et quinze lorsque vous êtes née !

Fortement alcoolisé, il laissa soudain éclater sa colère ! Il bavait ; la sauce dégoulinait de ses lèvres. Il finit par recracher le morceau qu’il mâchait et hurla :

            - Cette idiote ! Même pas capable de me donner un fils avant de mourir ! C’était une petite nature, ni belle, ni bien faite ! Vous, ma fille, vous êtes beaucoup plus robuste ! Un homme sera pleinement satisfait de vous prendre pour épouse.

Il avala d’un trait un nouveau verre de vin et s’attaqua au morceau de poulet déposé dans son assiette par une jeune servante, qui, le voyant dans cet état, devina qu’elle passerait à la casserole une fois Blanche couchée. Insatiable, l’homme vorace ne pouvait s’arrêter de manger, que dis-je, d’engloutir. Une fois repu, il posa la question qui lui brûlait les lèvres :

            - Que pensez-vous donc du seigneur Jean, mon meilleur ami ?

            - Je le trouve gentil, mon père, murmura Blanche que l’accès de fureur avait effrayée.

La jeune innocente ne voyait pas où il voulait en venir, mais elle pressentait un grave danger, qu’elle se prépara à affronter.

            - Parfait, ricana le seigneur. Il sera donc pour vous un bon mari. Je suis certain qu’il a des choses intéressantes à vous apprendre !

Blanche, sidérée, laissa retomber sa fourchette dans son assiette. Puis elle regarda son père, le visage encore plus pâle qu’à l’accoutumée.

            - Mais, Père, Jean a votre âge ! s’écria-t-elle, choquée.

Surpris par la remarque, furieux, il rétorqua :

            - Et alors, idiote ! Croyez-vous que l’âge d’un mari ait de l’importance ? Jean a des terres, du bien et de l’autorité. Il saura vous domestiquer ! Vous l’épouserez dès que possible ; ceci est ma volonté. Bonne nuit. Faites de beaux rêves.

Il repoussa sa chaise et se leva, l’appétit visiblement enfin coupé. Il rota bruyamment puis, hors de lui, quitta la pièce. Quand il fut sorti, Blanche éclata en sanglots. Elle regagna sa chambre et se coucha, désespérée. Dans un rêve, elle revit le beau chasseur et se jura qu’elle n’épouserait que lui. Pour cela, elle affronterait son père s’il le fallait. Elle fut elle-même surprise d’être aussi déterminée.

Le lendemain et les jours suivants, elle retourna marcher dans le bois. Malgré une dévotion toujours aussi forte, elle ne s’attardait plus autant pour prier. Dès qu’elle le pouvait, elle retrouvait Jules. Celui-ci, éperdument amoureux, ne se lassait pas de leurs longs dialogues romantiques. Respectueux, il n’osait ni la prendre dans ses bras, ni déposer un chaste baiser sur ses lèvres, ni même effleurer sa joue. Elle-même aimait de jour en jour un peu plus cet homme qui illuminait ses journées ennuyeuses et lui permettait d’oublier le cruel projet manigancé par le seigneur.

Un matin, alors qu’elle venait de rejoindre l’élu de son cœur dans la forêt, elle fut surprise par sa mine triste et défaite.

            - Ma chère, lui avoua-t-il, nous ne pouvons continuer ainsi à nous voir en cachette. Je souffre le martyre depuis que je sais que vous êtes promise à un autre. Acceptez que je renonce à vous. Je vous aime trop pour vous partager.

Surprise et effrayée par ces mots, elle s’écria, les yeux remplis de larmes :

            - Non, jamais je ne renoncerai à vous. Je veux que vous alliez demander ma main à mon père ! Je sais qu’au fond il m’aime bien. Le premier mouvement de colère passé, je suis certaine qu’il réfléchira !

            - Mais vous n’y pensez pas ! explosa-t-il. Je n’ai rien à vous donner ! Je vis dans une chaumière et mes mains sont ma seule richesse ! Je ne pourrai pas vous rendre heureuse !

Elle le regarda fixement et dit :

            - Mon bonheur est impossible sans vous ! Si vous refusez, je mourrai, c’est certain !

Alors, le chasseur la prit dans ses bras et lui fit cette promesse :

            - Non, ma belle, vous ne mourrez pas, car j’irai dès ce soir affronter le tyran qui vous a engendrée !

Rassurée, Blanche regagna sa demeure, persuadée que l’amour saurait adoucir le cœur de pierre de son terrible père.

Le soir même, le seigneur la fit appeler dans la salle où il avait coutume de recevoir ses rares visites. Elle se prépara en tremblant à obéir, terrorisée néanmoins car elle savait que son chasseur adoré venait de demander sa main. En effet, cachée derrière un arbre du parc, elle l’avait vu sortir du château. Son père lui ouvrit les bras lorsqu’elle pénétra dans la pièce.

            - Entrez donc, ma fille, et prenez place à mes côtés ! Connaissez-vous la raison de votre présence ici à une heure aussi inhabituelle ?

Elle renonça à mentir.

            - Je crois que oui, mon père, murmura-t-elle en tremblant.

            - Donc, reprit le châtelain, vous pensez que j’ai refusé la proposition de ce courageux jeune homme ?

            - Je ne sais pas mon père, répondit-elle. Je sais juste que je l’aime et que je ne pourrai jamais épouser quelqu’un d’autre, aussi fortuné soit-il. Pardonnez-moi.

Les secondes de silence qui suivirent furent un supplice pour la malheureuse enfant.

            - Savez-vous que cette décision n’appartient qu’à moi ? Que ce blanc-bec qui sent le bouc à deux mètres pourrait, dès cette seconde, être anéanti si je le souhaitais ?

Blanche baissa les yeux, avant de murmurer :

            - Oui, mon père, c’est pourquoi, si vous refusez, je vous demanderai la permission de me retirer dans un couvent. Dieu, dans ce cas, sera mon unique époux et la mort mon seul refuge.

Mais le seigneur éclata de rire, avant de poursuivre :

            - Allons, allons, ma fille. Il ne sera pas question de cela puisque j’ai accepté la demande du chasseur !

Blanche releva la tête, stupéfaite. Les mots ne purent sortir clairement de sa jolie bouche.

            - Quoi, mon père ? Vous avez… ?? balbutia-t-elle, émue.

            - Oui, j’ai accepté sa demande en mariage. Les fiançailles auront lieu dimanche ici même. Un prêtre viendra bénir votre union dans la chapelle du château. Quand vous prenez une décision, je sais que, contrairement à votre mère qui n’avait aucune personnalité, vous ne changez pas d’avis.

            - Oh, père… Je ne sais que dire… sanglota-t-elle. Je suis si heureuse !

Il sourit. Blanche, inondée de bonheur, ne remarqua pas l’ironie et le sarcasme contenus dans ce sourire.

            - Alors, ne dites rien, lui ordonna-t-il. Regagnez vos appartements et priez. Demain, j’écrirai au duc et le prierai d’accorder un titre de noblesse à ce bellâtre si distingué. Vous vivrez où vous le souhaiterez, dans sa chaumière si tel est votre volonté. Le château sera également à votre disposition, ainsi que nos domestiques. À présent, retirez-vous. J’ai besoin de solitude, après ce moment si éprouvant.

Elle s’approcha de lui pour l’embrasser avant de sortir, mais il détourna la tête. Il ne souriait plus. Elle s’éloigna en pensant que, sous ses airs bourrus, son père dissimulait un cœur d’or et ressentit pour lui une grosse bouffée de tendresse.

Aussitôt sa fille sortie, le seigneur se rendit à la chapelle du château. Celle-ci se trouvait dans le parc. À l’intérieur, une statue de la Vierge avait été érigée. Il installa une fine pointe métallique entre deux plis de la robe sculptée. Il l’enduirait de poison le moment venu. Grâce à un système ingénieux, quiconque enlacerait la vierge mourrait foudroyé.

En effet, furieux de ne pouvoir empêcher sa fille d’aimer qui bon lui semblait, le seigneur avait décidé de supprimer l’encombrant fiancé. C’était, selon lui, la seule façon de la rallier à ses projets. Il pensait que, désespérée par la mort de son bien-aimé, Blanche se résoudrait à épouser Jean. Ainsi, le château retrouverait enfin son calme.

            - Comment a-t-elle pu croire que je laisserais entrer dans ma demeure pareil manant ! Que je la laisserais souiller si noble sang ! Cette idiote n’a pas plus de raison que sa bêtasse de mère ! J’aurais dû concevoir cet ingénieux projet bien avant qu’elle ne vienne au monde ! Cette enfant est un monstre ! Déshonorer de la sorte un homme aussi puissant que moi ! Ma vengeance sera terrible !

Il projeta donc d’envoyer le chasseur prier la Vierge juste avant les fiançailles, prévues le surlendemain. Quand celui-ci enlacerait la statue, l’aiguille pénétrerait dans ses entrailles et le poison lui irait droit au cœur.

Fier de son projet, l’homme démoniaque se retira dans sa chambre.

Le jour des fiançailles, Blanche, le cœur en émoi, revêtit sa plus belle robe, tandis que son promis se rendait chez le seigneur afin de régler les derniers détails du mariage. Quand elle fut prête, ne tenant plus en place, la jeune fille décida d’aller faire quelques pas dans le parc. Un prêtre viendrait bientôt bénir son union et le mariage serait célébré le mois suivant.

Ses pas la conduisirent à la chapelle. Elle adorait ce sanctuaire, dans lequel elle apaisait souvent les blessures de son âme.

Pendant ce temps, le châtelain s’entretenait avec Jules.

            - Vous savez que ma fille est très pieuse. Pour lui plaire, vous devrez accorder une place essentielle à la religion dans votre vie.

            - N’ayez crainte, Messire, répondit le chasseur. Je sais tout cela et mon amour pour elle n’en est que plus grand. Je suis moi-même très croyant.

            - Parfait, parfait… Il ne reste que très peu de temps avant l’arrivée du prêtre. Je vous accompagne à la chapelle ; dans notre famille, la coutume est de prier Marie avant la cérémonie des fiançailles. Nous n’y dérogerons donc pas.

Ils quittèrent le château et prirent la direction du parc. Le temps était magnifique. Le soleil éclairait le bois…

Pendant ce temps, Blanche s’agenouillait auprès de la statue et entamait le « Je vous salue Marie ». Elle ne pouvait contenir ses larmes tant son émotion était grande. Quand elle eut terminé sa prière, emplie de gratitude, elle fut prise de l’envie soudaine d’embrasser la Madone pour la remercier. Alors, elle se leva d’un bond, se précipita sur la statue et l’enlaça avec fougue. Aussitôt, le système se déclencha et la pointe empoisonnée pénétra dans son cœur. Elle tomba sur le sol et rendit l’âme, en murmurant le nom de Jules.

Le futur époux pénétra à son tour dans la chapelle. Voyant sa bien-aimée étendue par terre, il ne comprit pas tout de suite ce qui arrivait, mais lorsqu’il vit les yeux révulsés de Blanche et les gouttes de sang sur sa robe immaculée, il devina que la vie l’avait quittée. Hébété, il se retourna. Le seigneur venait d’entrer à son tour. Quand il réalisa qu’il avait tué sa propre fille, il hurla :

            - Espèce de vaurien ! Elle est morte à ta place ! Ce n’est pas à elle que le poison était destiné, c’était à toi ! Je voulais que tu crèves comme un chien, toi qui, impunément, ne craignait pas de salir ma demeure ! Voici enfin ta dernière heure arrivée !

Comme il s’approchait de lui pour de lui pourfendre le crâne avec son épée, le chasseur fut plus rapide. Éperdu de douleur, il sortit son poignard et se transperça le cœur. Il s’écroula aux côtés de Blanche.

            - Sois maudit, homme cruel, s’écria-t-il à l’encontre du seigneur, juste avant de mourir.

À ce moment, le ciel, brusquement, s’obscurcit. Un immense coup de tonnerre retentit. Toute la forêt trembla. La chapelle fut détruite et le seigneur, qui cherchait à s’échapper en courant à travers le bois, fut foudroyé. Des pluies diluviennes tombèrent longtemps. Lorsque l’orage cessa enfin, le château n’était plus qu’un tas de roches. Seul subsistait l’escalier qui menait au trône. Dieu venait d’accomplir sa vengeance, emprisonnant à tout jamais l’âme de l’assassin dans la pierre.

À présent, on peut toujours voir l’amas rocheux, le fauteuil*, ainsi que l’escalier, seuls vestiges de cette effroyable tragédie. On nomme ce bloc de pierres « Le Poron Meurger », en souvenir du château qui se dressait autrefois en ce lieu.

* On le nomme également « fauteuil du diable » (voir texte « les épaules du diable »)

 

La dame de la Tour

Voici une histoire extraite du livre Histoires extraordinaires et lieux mystérieux de Bourgogne
Elle se déroule en Côte d'Or, à Châteauneuf-en-Auxois

Jipe Vieren, Sandra Amani : La dame de la Tour - Châteauneuf-en-Auxois

Illustration Jipe VIERENjipevieren@hotmail.com

Tout le monde a sans doute entendu parler de Catherine, la belle châtelaine de Châteauneuf, dont la vie s’acheva tragiquement un jour de 1456, sur un bûcher à Paris. Mais nul ne sait ce qui se déroula dans la tour située non loin du château, un peu en retrait du village, à la lisière d’une forêt profonde…

Un soir, le jeune seigneur Raymond, baron de Châteauneuf, rentra de la chasse un peu plus tôt qu’à l’accoutumée. On était au cœur du mois de juillet et le soleil dardait encore ses rayons sur les tours du beau château.

Raymond aimait cette demeure que lui avait léguée son père, mort hélas beaucoup trop tôt. Il aimait parcourir à pieds ou à cheval les prairies et les forêts qui s’étendaient tout autour. Lorsqu’il quittait sa belle Bourgogne afin d’aller guerroyer dans de lointaines contrées, une immense nostalgie s’emparait de son cœur et jamais il n’était aussi heureux que lorsqu’il regagnait ses terres natales.

Le jeune homme se dirigea près d’une petite fontaine, à la sortie du village. Comme il s’apprêtait à s’y désaltérer, il fut surpris de constater qu’il n’y était pas seul. Assise sur un gros caillou se tenait une dame dont la beauté ne manqua pas de le surprendre. Après s’être salués, les jeunes gens échangèrent quelques banalités, mais le châtelain brûlait d’envie d’interroger la dame sur ses origines et de savoir de quelle famille elle provenait.

  • Demeurez-vous près d’ici, noble dame ? Demanda-t-il. Peut-être à Vandenesse, le village qui se situe un peu plus bas ?
  • La ville d’où je viens ne vous dirait rien, Monsieur. Permettez-moi de ne pas répondre à votre embarrassante question. A présent, veuillez m’excuser, je dois me retirer. On m’attend.

Elle se leva pour partir.

  • Vous reverrai-je bientôt ? S’inquiéta Raymond.
  • Sans doute, oui, mais seulement si vous promettez de ne pas me suivre. Soyez demain ici, à la même heure.

Le lendemain, la dame, qui répondait au doux prénom de Brunissande était présente au rendez-vous qu’elle avait fixé à son compagnon. Ils se revirent ainsi  plusieurs soirs. Ils conversaient durant de longues heures, évoquaient de nombreux sujets, parlaient du plaisir de vivre dans des endroits aussi beaux que celui-ci…Pourtant, dès que Raymond tentait d’aborder la question de sa naissance, invariablement, elle lui donnait la même réponse :

  • C’est un secret. Je ne dois pas vous le révéler. Que je n’aie plus jamais à vous  le dire !

Le ton était empli de menaces. Raymond eut  peur de ne pas revoir sa belle compagne, alors il se tut. Un long silence s’installa entre les jeunes gens. Le malaise augmentait au fil des minutes. Le chevalier ne savait comment se sortir d’une aussi embarrassante situation.

  • Voulez-vous m’épouser ? Demanda-t-il soudain, surpris par son audace.
  • Oui, bien sûr, répondit-elle spontanément, ce qui étonna plus encore le chevalier. Pourtant, vous devrez avant que ne se déroulent nos noces, me promettre que vous ferez ici-même construire une tour dont moi seule garderai la clef. A demain, cher Raymond…

Cette nuit-là, le damoiseau eut beaucoup de mal à s’endormir. Il pensait à sa belle promise. Orphelin depuis quelques temps déjà, il n’avait plus à se soucier de ce que diraient ses parents à propos de ce mystérieux mariage. Dès le lendemain matin, il ordonna la construction de la tour qu’il offrirait en cadeau à sa fiancée…

Les noces furent grandioses. Brunissande s’installa avec joie à Châteauneuf. Elle avait amené avec elle plusieurs coffres qui contenaient les plus grandes richesses : pierres précieuses, bijoux, pièces d’or, perles, diamants…Bien sûr, elle dit à son époux qu’il pouvait disposer à sa guise de tous ces présents. Le soir venu, elle prit la clef de la tour, la rangea dans un tiroir après avoir remercié Raymond, puis se glissa à ses côtés dans le grand lit qui fut témoin toute la nuit de leurs ébats passionnés.

Le vendredi suivant, comme le seigneur partait de bon matin pour la chasse, la baronne sortit la clef du tiroir, puis courut s’enfermer dans la tour. Nul ne sut ce qu’elle y fit et lorsqu’elle rentra, personne n’osa le lui demander.

Chaque vendredi se déroulait le même rituel : à sept heures tapantes, la châtelaine entrait dans la tour et refermait la porte à double tour afin que personne n’y pénètre à sa suite . On ne la revoyait au château que le soir à vingt heures. Cela commença à intriguer Raymond, d’autant plus que les domestiques répandaient au sujet de sa femme des rumeurs parfois odieuses.

  • Et si notre maîtresse était une vilaine sorcière qui garde des enfants prisonniers dans cette maudite tour ? Comment le savoir puisqu’elle en interdit l’accès à tout le monde ?

Le seigneur refusait de croire à ces bruits colportés par des gens de peu de foi, mais il décida néanmoins d’espionner son épouse dès le vendredi suivant.

Ce matin-là, comme chaque semaine, Brunissande embrassa Raymond, lui souhaitant une bonne journée. Celui-ci fit mine de partir pour la chasse. Mais dès qu’il vit son épouse se diriger vers la tour, il la suivit discrètement. Arrivée à destination, elle sortit la clef de sa poche, l’introduisit dans la grosse serrure, puis entra doucement. Hélas ! Habitude ou négligence, en refermant la porte, elle oublia de reprendre la clef qui resta donc à l’extérieur.

Raymond s’avança et s’en saisit. Ensuite, il attendit une heure environ, caché derrière la tour, puis décida que le moment était venu d’y pénétrer afin d’observer les agissements de la jeune femme. Il entra brusquement dans l’édifice et ce qu’il vit dépassait tout ce que l’on pourrait imaginer de plus horrible.

Brunissande, nue jusqu’à la taille, se baignait dans un trou rempli d’eau au milieu d’autres femmes, toutes plus belles les unes que les autres. Mais les jambes de ces femmes avaient disparu, laissant place à d’immondes queues de serpent ! Raymond hurla, horrifié, croyant être victime d’un terrible sortilège. Il ferma les yeux, puis les rouvrit. Sa femme le regardait. Ses yeux, habituellement si doux, étaient emplis de haine et proféraient de silencieuses menaces.

  • Traître ! Cria-t-elle. Ta curiosité vient de briser l’amour qui nous liait, toi et moi. Un jour, une terrible sorcière nous a condamnées, mes sœurs et moi, à devenir serpentes chaque vendredi. Pourtant, nous pouvions mener une vie normale à condition d’obtenir la confiance de l’homme qui nous aimerait sans chercher à percer notre secret. Je croyais en toi, mais à présent, je vais devoir disparaître à tout jamais à cause de toi. Tu ne me reverras plus ! Adieu, homme sans cœur ! Nos routes se séparent ici-même, sur le lieu de notre belle rencontre.

De ses yeux coulaient de grosses larmes. Le pauvre Raymond, regrettant son geste, tenta d’implorer son épouse, la supplia de rester auprès de lui, assurant qu’il accepterait sa condition, que le sort qu’on lui avait jeté ne ternissait pas l’amour qu’il lui portait, qu’il ne répèterait à personne son secret…Mais à mesure qu’il parlait, une à une les femmes disparaissaient. Quand ce fut au tour de son épouse, il la vit tendre les bras, mais en vain…Le néant l’emporta sans retour.

Raymond demeura seul dans la tour. La tête dans les mains, il pleura l’amour fou qu’il venait de détruire, suppliant la mort de venir rapidement le chercher. Enfin, il se décida à sortir. Il referma la porte, puis jeta la clef dans le fossé du château. Plus jamais personne ne put entrer dans ce lieu maudit.

Pourtant, certains vendredis, si l’on s’approche du bâtiment, on peut entendre des pleurs et des cris de douleur. C’est la pauvre Brunissande qui, inlassablement, clame sa souffrance.

Sandra Amani
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