29 septembre 2026
A l’initiative du Crédit Agricole de Champagne Bourgogne, plusieurs experts de l’agriculture se sont réunis au château d’Arcelot pour échanger sur les difficultés de la filière agricole. Comment composer entre tensions climatiques, volatilité des marchés et renouvellement des générations ? Des solutions existent mais à quel prix.
« Le Crédit Agricole de Champagne-Bourgogne a été créé par des agriculteurs, pour des agriculteurs. Cet ADN-là ne s’est jamais dilué » a introduit Emmanuel Vey, directeur général du Crédit Agricole de Champagne-Bourgogne à l’occasion d’une réunion d’expert sur cette filière sous tension permanente. Le monde agricole traverse une crise qui la frappe de toute part : changement climatique, prix en constante évolution sur les marchés, difficulté à transmettre les exploitations… Cette journée de « diagnostic partagé » a donné la parole à Vincent Chatellier, ingénieur de recherche en économie agricole à l’Inrae (Institut national de la recherche agronomique, Thierry Blandinière, directeur général d’InVivo, et Jean-Pierre Touzet, directeur du pôle Agri-Agro, Garantie et Capital Développement de Crédit Agricole S.A.
Premier constat : L’agriculture française conserve des cartes maîtresses même si elle est prise en étau entre le changement climatique, les prix erratiques, les coûts de production en hausse, la concurrence internationale, la transformation des débouchés et le recul du nombre d’exploitations. La liste des pressions est longue, et d’autant plus difficile à gérer qu’elles s’exercent toutes en même temps. Pourtant, avec une organisation professionnelle historiquement forte, un potentiel agronomique important, une superficie agricole conséquente et un foncier moins cher que dans plusieurs pays européens, la base est solide. S’y ajoutent des agriculteurs capables d’innover, une offre alimentaire abondante et diversifiée, l’attrait de jeunes générations pour des métiers qui ont du sens et, enfin, l’attachement d’une partie des consommateurs aux produits français.
Le climat, un nouvel enjeu de rentabilité
Le réchauffement n’est plus une menace lointaine. Les émissions mondiales annuelles de gaz à effet de serre ont progressé de 62 % entre 1990 et 2023. En Bourgogne, l’évolution se lit déjà dans le calendrier : moins de jours de gel, davantage de jours estivaux. Les données présentées font aussi état de baisses de production en 2026 pour plusieurs grandes cultures et pour le vin. Face à cela, deux réponses ont été présentées comme complémentaires. L’atténuation des impacts de l’agriculture d’une part, pour réduire les émissions en agissant sur l’azote, sur l’alimentation et la productivité des élevages, sur la gestion des effluents, et renforcer le stockage du carbone dans les sols et les prairies. L’adaptation ensuite, qui consiste à faire évoluer les exploitations : sols mieux struturé, biodiversité, stocks de fourrage, moindre dépendance aux intrants, diversification des productions, gestion plus efficace de l’eau et, quand c’est possible, irrigation.
Mais le climat n’est pas seul en cause. Les prix agricoles fluctuent au gré du coût de l’énergie et des intrants, de la météo, du niveau des stocks mondiaux, de la demande, des taux de change et des restrictions commerciales, autant de variables que les tensions géopolitiques peuvent amplifier. Toutes les filières ne réagissent pas de la même façon. Certaines productions et certains cheptels, les bovins notamment, reculent, tandis que la France reste très présente sur les marchés internationaux. Elle exporte massivement, mais dépend fortement des importations pour certaines catégories de produits. Alors les exploitations se transforment. Leur nombre baisse, elles se concentrent, leurs structures juridiques évoluent, et les écarts de revenus entre elles sont considérables. Aujourd’hui, Vincent Chatellier identifie trois facteurs déterminants pour la performance économique : la productivité du travail, l’efficience productive et la capacité à faire face à la dette. Parmi les clés de réussite, il cite une installation correctement financée, la maîtrise des nouvelles techniques, la diversification des productions, le fait de privilégier des investissements créateurs de valeur, mais aussi l’agrandissement lors des transmissions, l’anticipation des risques et la sécurisation des débouchés.

« Résilience » : l’adaptation peut protéger le revenu
Dans le sillage de ce constat, Jean-Pierre Touzet, directeur du pôle Agri-Agro, Garantie et Capital développement de Crédit Agricole S.A., a ensuite présenté l’étude « Résilience », qui tente de mesurer concrètement ce que le changement climatique et les risques de transition feraient aux exploitations à l’horizon 2050. Son message est net : ne rien faire coûte cher, s’adapter peut rapporter. Pour les grandes cultures du Centre-Est, l’étude estime à 35 % la baisse de l’excédent brut d’exploitation (EBE) par hectare sans adaptation. Avec les leviers déployés à plein potentiel, l’EBE grimperait au contraire de 36 % par rapport au niveau actuel. Pour les agriculteurs et viticulteurs, on parle ici d’une modification des assolements et des rotations, de nouvelles pratiques culturales, d’une agriculture de précision, d’une irrigation réfléchie, de l’amélioration génétique des plans, d’un usage développé du photovoltaïque, du développement de cultures intermédiaires à vocation énergétique (CIVE), de diversification et, parfois, de nouvelles activités d’élevage.
Reste une précaution à garder en tête : il s’agit là de résultats de modélisation, pas des prévisions. Les prix agricoles y sont maintenus constants selon une moyenne historique, les pressions futures des ravageurs, maladies et adventices ne sont pas intégrées aux rendements, et certains calculs supposent des leviers exploités à leur plein potentiel.
29 milliards d’euros : la facture de la résilience
C’est le chiffre le plus marquant de l’étude : 29 milliards d’euros d’investissements seraient nécessaires avant 2050 pour atteindre le plein potentiel des leviers étudiés. Et les agriculteurs n’y parviendront pas seuls. Dans l’exemple d’une exploitation de grandes cultures du Centre-Est, un investissement de 434 000 euros, soit 2 000 euros par hectare, est modélisé. Environ 73 % pourraient être financés par l’endettement, mais les 27 % restants demanderaient d’autres mécanismes, comme des subventions, des garanties, des co-emprunts, des échéanciers plus longs ou des apports en capital.
Mais la transformation ne pourra pas reposer sur les seules épaules de l’exploitant, les pistes esquissées mobilisent toute la chaîne agricole et agroalimentaire. Les plans d’action doivent être pensés par territoire et par filière. Le développement de cultures comme le chanvre, le lin ou le méteil nécessite une réflexion concertée. La sécurisation des filières les plus exposées est un enjeu qui concerne de nombreux acteurs, tout comme la nécessaire stratégie collective d’irrigation, l’accompagnement des transmissions et la consolidation des exploitations. Enfin, la science ne doit pas être oubliée, d’où la nécessité d’un renforcement de la recherche agronomique, génétique et technologique.

Verdir, oui, mais surtout produire et durer
Si un fil relie ces interventions, c’est celui-ci : l’enjeu n’est pas seulement de « verdir » l’agriculture, mais de préserver sa capacité de production et sa rentabilité en l’adaptant à des conditions nouvelles. Une trajectoire de résilience est techniquement envisageable, mais elle suppose des changements profonds dans les cultures, les pratiques, les équipements, les infrastructures, l’organisation des filières et des investissements massifs.
Tristan Lamy, directeur Développement et Transition des Entreprises et Agriculture a apporté d’autres lumières : « Nous sommes la première Caisse régionale en nombre d’exploitations de plus de 200 hectares. En tant que banque leader, nous avons une responsabilité envers notre territoire. Nous devons casser notre modèle de relation pour accompagner l’agriculture dans ses trois transitions majeures : générationnelle, socio-économique et climatique. » L’occasion d’annoncer une nouvelle entité. « Nous créons aujourd’hui une banque d’affaires agricole et viticole, afin d’apporter des solutions adaptées, des prêts structurés et des systèmes de participation financière, déjà utilisés dans les entreprises et qui arrivent aujourd’hui dans l’agriculture. Nous allons également faire évoluer nos métiers, notamment avec Agricampus, pour former nos équipes sur la stratégie de nos clients et accompagner les mutations du secteur sans se laisser surprendre. »
L’appui du Crédit Agricole
Le groupe déploie un dispositif complet doté de 1,5 milliard d’euros pour accompagner les exploitations agricoles et viticoles. Ce dispositif répond à trois urgences. D’abord, les besoins immédiats de trésorerie, avec le prêt « Coups-Durs Agri-Viti », qui peut atteindre 50 000 euros par exploitation. Ensuite, l’adaptation durable des exploitations face aux aléas climatiques, avec la création du « Coup de Pouce Adaptation Climatique Agri-Viti », un prêt à taux préférentiel pouvant aller jusqu’à 75 000 euros destiné à financer les équipements réduisant l’exposition aux événements extrêmes. Enfin, le renouvellement des générations, avec la prolongation jusqu’au 31 décembre 2027 du « Coup de Pouce PTZ Installation Agri-Viti », un prêt à taux zéro pouvant couvrir jusqu’à 35 % du financement d’installation.